J'interromps enfin ce long silence pour vous donner des nouvelles. D'abord, où je suis : à une centaine de kilomètres de Medellín (la ville de feu Pablo Escobar) en Colombie. Je suis reparti à vélo il y a quatre jours de Bogotá. Il est huit heures du soir, il fait noir depuis une bonne heure et demi - je suis de retour dans la zone intertropicale où le jour dure douze heures, de six heures à six heures. Je campe juste à côté d'un poste militaire, pour plus de sécurité. Je vous rassure, le pays à présent est très sûr, à l'exception d'une zone de jungle contrôlée par les FARC dans laquelle je ne mettrai pas les pieds. Uribe a mis le paquet sur la sécurité, avec les dérives que l'on sait (copinage avec les paramilitaires, etc.) mais ça a fini par marcher. Il faut voir que les routes sont gardées par les militaires, avec des postes de contrôle assez rapprochés. Rien que pour aller de la frontière de l'Equateur jusqu'à Bogotá (fait en bus), on s'est bien fait arrêter une demi-douzaine de fois, on m'a demandé mes papiers deux fois et fouillé mon sac une fois... Ceci dit (et contrairement à la France) les militaires sont relativement agréables et courtois durant ces contrôles, et quand il m'arrêtent à vélo je les soupçonne de vouloir juste assouvir leur curiosité ! D'ailleurs, ce soir ils m'ont eux même montré où camper et m'ont dit de passer les voir pour n'importe quel problème. Je ne suis pas sûr que si un colombien débarque à vélo, sale, puant la sueur, à un poste militaire en France, et demande à dormir dans le coin, il soit traité aussi gentiment...

Il fait assez frais ce soir, je suis remonté à nouveau à 1000 mètres d'altitude. La cordillère des Andes se divise en plusieurs chaînes en Colombie, Bogotá est perché sur la cordillère orientale, Medellín sur l'occidentale, ce qui signifie que j'ai été assez maso pour redescendre presque au niveau de la mer et remonter à nouveau, avec tous les hauts et bas intermédiaires. Dans la vallée entre les deux cordillères, il faisait une chaleur humide étouffante qui m'empêchait de dormir. Mon gros sac de couchage de montagne ne sert plus à rien, je vais essayer d'en changer à Medellín.

C'est vraiment beau, la Colombie. Il y a du vert et de l'eau partout, la montagne est couverte de jungle, avec des bananiers le long de la route, des cascades, pas trop de moustiques, des beaux arbres, des fruits délicieux et inconnus qu'on peut goûter pour deux fois rien, bienvenue au paradis sur terre. Rajoutez une population aimable, accueillante et joyeuse (pour la moitié féminine, j'avais un doute quand aux commentaires dithyrambiques des autres voyageurs, et en fait si, je confirme, c'est vraiment fou comment les filles sont super mignonnes), de la bonne musique crachée par des hauts parleurs un peu partout - salsa, regetón et - étrange - chanson de mariachi mexicain... Ah, oui, ça vaut la peine de venir voyager ici.

Alors, avant. Je m'étais arrêté à Cuzco. J'ai visité le Machu Picchu, évidemment. Je me sentais un peu obligé à cause de tous les gens déclarant "ah tu vas à Cuzco tu vas visiter le M.P." comme une évidence, mais pas sûr d'être passionné par la chose, comme souvent par les visites de bidules touristiques. D'autant plus que la façon cheap de visiter l'endroit est un peu sport - tape tes heures d'escaliers incas en pleine nuit pour arriver en même temps que les bus à l'entrée du site... Mais, je l'avoue, c'est un endroit magique. Arrivé au petit matin, le site était plongé dans le brouillard, je suis monté au Huayna Picchu (la montagne en pain de sucre qui surplombe les ruines) pour voir les pans de brume glisser avec le vent entre les ruines et les montagnes les entourant, les cachant, les remontrant... Si vous avez vu "le château dans le ciel" de Hayao Miyazaki, graphiquement et émotionnellement, c'est une expérience similaire. C'est vraiment unique, de se retrouver face à une ville entière d'une civilisation n'ayant eu aucun contact avec la notre aussi bien conservée, il ne manque que les toits de chaume, mais la nature a repris ses droits, ce qui dégage ce sentiment unique de "splendeur passée", sur laquelle est passée le temps, usé dans de nombreux films. Et puis, les incas étaient des gens bizarres. J'ai essayé de m'imaginer comment devait être la ville avec des des personnes dedans (autres que des touristes bedonnants à appareil photo). A quoi ressemblait la place centrale, sans marché ? Et oui, les incas n'avaient pas de monnaie, et pas de monnaie, pas de marché ni de commerces... Une chose qui frappe dans la visite du Machu Picchu : les terrasses agricoles sont au coeur de la ville, on est entouré par des montagnes sublimes, au milieu des nuages... les incas semblaient porter beaucoup d'importance à leur relation avec la nature. D'ailleurs, le culte de la Pacha Mama (la Terre Mère) reste très fort aujourd'hui, de la zone Mapuche au Chili jusqu'en Ecuateur, transpassant les frontières et les éthnies...

Bon, je dis je concernant cette visite, mais je devrais dire nous, une belle bande de cyclotouristes, on se retrouve toujours, y'avait Julien le breton, Amélie et Michel les suisses et Martín l'uruguayen. Pas mal sympathisé avec les suisses. Lui arrive de San Francisco, parti à peu près en même temps que moi, autant dire qu'il n'a pas chômé. Bon, il avait l'entraînement : il bossait comme coursier à vélo à Lausanne. Et Lausanne, ce n'est pas plat. Je reviendrais sur les cyclotouristes et sur le voyage à vélo quand je parlerai de la maison cycliste de Trujillo.

Merci Facebook, avant de repartir de Cuzco, je reçois un message du genre "qeuuu-wha, tu es à Cuzco, ben vas-y passe à l'appart !" d'un mystérieux Thibault. Je me suis demandé un moment d'où il sortait, celui là (et comment il s'était retrouvé dans mes contacts Facebook); je l'avais croisé quelques mois avant à Bariloche, en Argentine. Là il travaillait pour une ONG dans une prison pour adolescents à Cuzco (des jeunes charmants, vols, meurtres, viols, etc.). Chose incroyable, surtout pour ici en amérique latine, c'est que pour une fois ils ont fait quelque chose de bien concernant les prisons pour mineurs : des conditions matérielles correctes, un vrai suivi psychologique, pas de violence, un taux de récidive ultra-bas (7% si je me rappelle bien), les ados sont poussés à poursuivre leurs études et le font, etc. Pour dire, il y en a qui ne veulent plus sortir du centre, et des européens viennent en visite pour voir comment ça marche !

Après bus, bus. Le Pérou est énorme, mais forcément, pour moi qui voyage à vélo, j'ai l'impression de passer un bon film en accéléré, c'est frustrant. On passe rapidement d'un écosystème à un autre totalement différent, tout dépend de l'altitude et de la position par rapport à la cordillère. En simple : à l'ouest, la côte est un vrai désert, avec juste quelques oasis, en allant vers l'est arrivent les contreforts des Andes, tout aussi désertiques, puis les Andes pour de vrai. Là par contre c'est sublime, ça monte à plus de 6000 mètres avec des volcans et des sommets enneigés, les lamas, les champs de maïs et de patates, c'est là que ça se passe. Puis le versant est de la cordillère est beaucoup plus humide, de plus en plus de végétation et de chaleur en descendant les étages, pour se retrouver à la fin dans la jungle du bassin amazonien.. Après Lima (sans grand intérêt), j'ai fait une pause à Huaraz, dans les montagnes, pour retrouver Diane, une amie, et faire une petite rando. Pour qui aime la montagne, c'est géant comme endroit, il faudrait au moins un mois pour explorer convenablement la zone. Puis re-bus vers Trujillo, pour squatter à la casa de ciclistas. Mais c'est une autre histoire, surtout que la batterie de mon ordinateur portable est à plat et que je n'ai pas d'électricité dans ma tente.


Rajout au moment de publier :

Le blog de Michel annonce la mort d'un cyclotouriste, Manuel Flamini, happé par un camion fou au Pérou. Il voyageait depuis sept ans sur le continent avec son frère Bernardo, et était en train de revenir chez lui, en Argentine... Ça fait mal, cette nouvelle. Enfin, moi, ça me porte un coup.

Les Flaminis, je ne les connaissais pas, mais j'en avait pas mal entendu parler. Des artistes, des vrais voyageurs à vélo, le genre toujours à l'arrache, jamais d'argent mais un coeur grand comme ça et le courage. Une grosse pensée pour Bernardo.