L'amérique latine rurale à vélo

L'enquête itinérante

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vendredi 15 mai 2009

L'altiplano

Je range ce billet dans la catégorie "l'enquête itinérante", à défaut de savoir où le mettre, il y a de tout, des gens, de l'aventure, des considérations diverses sur le pays et son agriculture, le voyage quoi ! Là, si, quoi que vous en disiez, c'est long, mais j'ai pris trop de retard de publication, alors vous lirez ça en plusieurs fois, hein.


Me voici donc à nouveau seul, au départ de Cochabamba. J'aurais pû partir avec Jeff, que je retrouverai à La Paz, mais je trouve que voyager à plusieurs n'est pas très propice aux rencontres, et ce n'est pas ce que lui recherche. Je pars en fin d'après-midi, voulant m'isoler, sortir de la ville, je campe le soir caché près d'une rivière, au pied d'une montée s'anonçant sévère. En effet, et je ne croyais pas autant ! Parti du campement à 2000 mètres, 35 km plus loin, exclusivement de montée, j'arrive à un pic à 3800 où je déjeune - il y a des espèces de restaurants pour camionneurs, mais n'oubliez pas que c'est la Bolivie, effacez toute image mentale que vous pouvez vous faire des restaurants routiers. En fait, après ça, la route descend bien un tout petit peu, mais repart de plus belle pour arriver à 4100 mètres. Ouf, je suis naze, je ne suis jamais arrivé à vélo aussi haut de ma vie, j'ai fait la plus grosse montée de ma courte carrière de cycliste ! Petite photo souvenir. Je peux redescendre sereinement.... Jusqu'à 3500 mètres, où la route se remet à monter à nouveau. Là, je suis un peu rageux, je commence à avoir du mal à grimper, mais je me dit que je passerai coûte que coûte ce col aujourd'hui. J'arrive dans le coin des 4200 mètres, la route à l'air de grimper indéfiniment, l'air se fait rare et il est tard... Il y a un beau chaos rocheux pas loin de la route, un parfait endroit pour camper.

Il a fait froid, cette nuit à 4200 mètres, une couche de glace due à la condensation de l'humidité s'est formée sur l'intérieur de ma tente. Mais quelle sensation de liberté à voir le lever du soleil au milieu des montagnes, comme seul au monde ! Ma tête se sent légèrement compressée, effet de l'altitude. Petit déjeuner solitaire à regarder le soleil éclairer peu à peu tous les rochers. Je repars. Sur la route, je croise plusieurs convois de mules portant des sacs de denrées agricoles - principalement des patates - qui vont dans le même sens que moi. Pas peu fier, je double un paysan bolivien à vélo malgré tous mes bagages, c'est la vengeance pour tous les gringos qui se font systématiquement tracer par les cholitas sur les chemins d'altitude boliviens ! Les gens habitent haut, dans ce pays. Je comprends plus loin le pourquoi de ces déplacements : à Confital, village consistant en deux lignées de maisons de chaque côté de la route, zone de péage pour camions, se tient une petite foire agricole. Les paysans échangent entre eux des produits et en vendent aux routiers, qui iront les revendre à d'autres intermédiaires, et les patates se retrouveront sans doute vendues par des cholitas sur les marchés de La Paz...

Je prends un second petit déjeuner dans un petit restaurant, des routiers sont en train d'entamer leur dixième bouteille de bière, histoire de se donner le courage pour continuer la route. Je n'ose pas penser à la quantité de chauffeurs ivres morts qui m'ont doublé dans ce pays ! On entame la discussion - je n'aime pas beaucoup discuter avec des saoûlards mais bon - en apprenant que je suis en partie chilien, que je voyage à vélo "pour connaître", sur fonds propres, gros doute de leur part... Un se penche vers son voisin et lui souffle à l'oreille : "c'est un espion !", et à voix haute : "elle te file combien, euh, comment elle s'appelle, la Bachelet ?" Faut dire que les boliviens n'aiment pas beaucoup les chiliens, qui les ont privés d'accès à la mer lors de la guerre du Pacifique, vers 1885, en en faisant un pays enclavé. De toutes façons, la Bolivie s'est fait piquer du territoire de partout, en grosse partie par le Brésil, et n'a jamais gagné une guerre... Ça n'empêche pas le patriotisme exacerbé, comme dans tous les pays du continent, et l'armée "nationale et patriotique" est une composante importante de la révolution d'Evo Morales, défilant à côté des 35 éthnies indigènes reconnues par la nouvelle constitution. Drôle de mélange.

Ce n'est pas le tout, mais la route continue à monter. Je fais encore une pose avec des ouvriers qui entretiennent le chemin. Je leur demande combien ils gagnent : 60€ par mois, je fais un rapide calcul, c'est compliqué rien que pour donner à manger à leur famille, et en effet à côté de ce travail ils cultivent évidemment leurs champs ! Enfin, un panneau indique : "La Cumbre" (le sommet), 4496 mètres d'altitude. Photo à nouveau, et c'est parti pour la vraie descente sur l'altiplano ! Juste en passant cette ligne de crête, un vent fort et glacé en provenance de l'altiplano m'accueille, qui m'accompagnera sur toute la descente et plus encore, je dois me rhabiller en vitesse. Je me rends compte que la vallée de Cochabamba était vraiment une zone au climat doux et propice à l'agriculture, on pouvait se promener en short-t-shirt à plus de 3000 mètres, l'hiver bien entamé. Du côté de l'atiplano, les paysans plantent les champs de céréales à l'intérieur d'enclos en pierre, pour protéger les épis du vent et élever un peu la température. Forcément, les haies végétales ont peu de chances de pousser par ici...

Allez, qui dit mieux ?

Et je me retrouve sur l'altiplano, à 3800 mètres d'altitude. C'est haut, plat (suprise !), sec et ventu (vent de face de préférence). Une vraie pampa, quoi, avec sa route en ligne droite et les villes que l'on voit interminablement arriver.... Ça me manquait presque. Joies supplémentaires par rapport à l'argentine : les rayons UVs qui attaquent sauvagement (sous les tropiques + altitude), et la température qui tombe à pic à l'ombre et la nuit tombée. Bon, si on se le prend avec un état d'esprit mélancolique, ça passe très bien, seul au milieu de cette plaine désertique, avec un lumière spéciale au moment du coucher du soleil (écouter du Eric Satie ou du Syd Matters).

Dodo dans un hôtel-restaurant à Caracollo (2€ la chambre double...), les propriétaires sont très sympas, le fils, Pablo, va devenir ingénieur dans le gaz et étudie au Vénézuela (bourse donnée par Hugo Chavez), c'est la grosse ascension sociale. On sympathise et discute pas mal du Vénézuela, de la Bolivie, de leurs politiques... Comme beaucoup de boliviens, il est très fier que son pays soit un des plus riches culturellement parlant du continent, et est heureux qu'Evo Morales ait revalorisé la culture indigène, donné un statut officiel à ses langues, Quechua et Aymara en tête. Ce n'est pas du tout le cas du Vénézuela, qui a peu de culture propre. Il fait un reproche souvent rêpété à l'égard de Chavez : il se comporte en simple exportateur de matière première pour financer ses programmes sociaux, au lieu d'investir dans le futur. Et il trouve que la Bolivie aussi devrait s'industrialiser, qu'il s'est bien rendu compte, maintenant qu'il a voyagé, que le pays est vraiment extrêmement pauvre. Mais comment concilier modernité, industrialisation, avec sauvegarde de la culture indigène très paysanne, au sein du même pays, n'est ce pas contradictoire ? Pas de réponse...

Plus loin, un paysan me fait signe du bord de la route. Il est en train de couper son champs d'orge, environ une hectare ou deux de forme irrégulière, destiné à faire du fourrage pour les animaux. L'altiplano, c'est beaucoup d'élevage, moutons en tête (résistantes, les braves bêtes fournissent de la viande et de la laine pour tisser des vêtements), un peu de vaches, un peu de lamas (super viande avec zéro cholestérol !), des cultures fourragères, et des cultures alimentaires pour l'autoalimentation (principalement des patates, un peu de kinoa...). Bon, le paysan, il coupe son champ à la serpe à main. Il me laisse essayer un peu, ce n'est pas facile, il faut saisir une gerbe, plier l'épi et le couper à la base avec un mouvement rotatif, jeter la poignée sur le tas en formation, et recommencer... Lui, il y arrive parfaitement avec une vitesse impressionnante, je m'étonne toujours de la rapidité et de la précision que peut attteindre le travail manuel dans les champs. J'ai presque envie de lui dire qu'en Europe, on a laissé tombé la serpe il y a quelques siècles et qu'on a inventé un truc vachement pratique ensuite, la grande faux... Mais il doit y avoir des raisons à faire un travail aussi pénible, peut-être que le grain est fragilement fixé à l'épi et que la faux provoquerait trop de pertes. De la même façon, j'avais un peu rigolé la première fois que j'ai vu un araire (un machin pré-médiéval qui ouvre des sillons), en me disant que la charrue (qui elle retourne carrément la terre, inventée au moyen-âge), c'est quand même plus efficace; mais il doit y avoir des raisons : insuffisance de la force de traction animale ? perte de la structure et de la fertilité du sol ? prix ? ils s'en fichent un peu des adventices et des rendements ? C'est marrant, depuis le temps que je suis en Bolivie, cette paysannerie manuelle, qui utilise peu la traction animale, la mécanisation et encore moins la motorisation est devenu un élément tangible de la réalité, et a même pris un certain air de normalité. On dirait presque que je suis revenu des dizaines d'années en arrière, mais non, on est en plein XXIème siècle. Dans les villes, à côté des écrivains publics à la machine à écrire, les adolescents jouent à Counter Strkike dans des salles de jeu en réseau (ordis super modernes mais pas d'internet !...

De retour dans la pampa !

Deuxième nuit dans un hôtel à Patacamaya, l'altiplano ne donne pas envie de camper dehors, trop exposé aux regards et trop froid. Le lendemain, je n'ai plus qu'une centaine de kilomètres par la route principale pour arriver à La Paz. En se disant que c'est la plus grosse route du pays, qui ramène le trafic vers La Paz de toutes les autres grosses villes du pays comme des ports chiliens, et en regardant ce ruban d'asphalte à une voie de chaque côté assez peu fréquenté, on rigole. Mais j'ai envie de quitter un peu les "grosses" routes et de prendre les routes secondaires - excusez-moi les petits chemins en terre. Le meilleur chemin n'est pas le plus simple, que je me répête à galérer à nouveau sur un mélange de terre, de sable et de caillous, avec d'innombrables passages à gué mal goupillés, à arriver à des intersection en fourche sans aucune indication avec la boussole qui indique "entre les deux" ! (en même temps, le panneau d'indication en Bolivie est une construction mythique, même le plus gros noeud du pays où se rejoignent les routes vers La Paz, Oruro, Cochabamba et le Chili n'est pas fléché, alors...)

Vous auriez pris à gauche ou à droite ?

Peu avant le coucher du soleil, grosse merdasse : je me chie à un passage à gué et je dois mettre les deux pieds dans l'eau (gelée). Il faut absolument que je trouve un moyen de sécher mes chaussures pour le lendemain, et je perds vite la sensation de mes orteils (je vous ai déjà dit qu'il fait frisquette sur l'altiplano à 3800 mètres d'altitude ?). Il devrait y avoir un village dans quelques kilomètres, mais le temps d'arrivé donné par les paysans sur le bord de la route varie de 30mn à 2h ! Je n'y arriverai pas avec mes pieds gelés, j'avise une ferme et je fais profil bas, en demandant l'hospitalité. Il y a quatres petites constructions, je me dis qu'il y aura bien une place pour mon sac de couchage en intérieur, mais non, le propriétaire me dit qu'il n'y a pas de place pour moi et que je n'ai qu'à planter la tente dans la cour. Je n'ai pas vraiment le choix, je retire mes chaussures et mes chaussettes, je remets deux paires de chaussettes sèches et je commence à monter le campement, frigorifié, sous l'oeil amusé des trois enfants de la maison. Alors que j'avais trouvé qu'ils n'étaient pas très accueillants de premier abord, un des enfants m'amène un thé chaud et un bout de pain, on me prête des grosses chaussures et ils m'indiquent où est le four à pain pour que je mette mes chaussures à sécher devant. Tout va bien au final.

Plus tard, on m'amène encore un dîner chaud. Le repas classique bolivien est en deux parties : d'abord une soupe chaude, avec des patates, du riz, des pâtes ou de la kinoa et un petit bout de viande qui flottent dedans; puis un "segundo" qui parfois est un vrai plat avec de la viande, des légumes et des féculents, parfois beaucoup moins. Ici, le "segundo" est un bol rempli de tubercules cuits, miam. Je suis dans la zone d'origine de la patate ("la papa"), ils en ont des centaines de variétés (on ne sait jamais quoi acheter au marché), aux formes, couleurs et goûts variés. Souvent, ils transforment la pomme de terre en chuño : ils la déshydratent en la soumettant à une série de gels/dégels (pas compliqué, suffit de la laisser dehors) et en la piétinant, ce qui donne un petit bidule noir dehors et blanc dedans, qui peut se conserver pendant des années. C'est franchement dégueulasse à manger.

Le plus grand des enfants, Luis Alberto, 14 ans, est moins timide que les autres, il me propose une partie de foot dans la cour, bientôt rejoint pas son petit frère, c'est la pleine lune et on y voit comme en plein jour. Rapidement, je n'ai plus aucun souffle, je dois haleter comme un phoque pendant dix bonnes minutes pour reprendre ma respiration, ça les fait bien rigoler. Trop facile en même temps, un gamin de l'altiplano habitué au manque d'oxygène, contre un gringo qui vient de débarquer de 2000 mètres en dessous et qui vient de se faire une journée de vélo ! Je les invite (enfin ils s'incrustent, moi j'irai bien dormir) sous ma tente, ils sont curieux par tout ce qu'il peut y avoir dans mes bagages, surtout par l'appareil photo et le lecteur mp3. Je ne sors pas le mini-ordi portable, ça serait trop la fête, en revanche Luis Alberto joue aux échecs, alors je sors mon plateau de voyage et je lui mets une raclée (je ne suis pas trop méchant, je lui laisse prendre ma dame). Pendant ce temps son petit frère s'est endormi, allez les enfants au lit (surtout que moi aussi je veux dormir !)

La nuit fut glacée, le lendemain matin au lever du soleil l'eau est congelée dans les bouteilles et les chaussettes qui étaient trempées sont toutes raides. Heureusement qu'à Santiago du Chili j'ai échangé mon ancien sac de couchage contre un sac de montagne lourd mais chaud ! D'ailleurs, il faudra que je l'échange à nouveau en remontant au nord, après Cuzco, ça serait bien que je croise un voyageur qui lui va vers le sud.

Ce matin est l'occasion de mieux connaître la famille. Le père s'appelle Wilfried (!!), ou Willy. Il est revenu la veille de l'orient du pays, dans la zone de frontière avec le Paraguay et le Brésil, ou il travaille comme conducteur d'engins lourds. La Bolivie est en réalité coupée en deux. À l'occident, là où je suis à présent, une zone de montagne et d'altiplano, pauvre et indigène. A l'orient, une zone plane, au climat tropical, beaucoup plus blanche, ayant comme capitale Santa Cruz, qui base sa richesse sur la production agricole des énormes latifundios. L'orient essaye actuellement de faire secession face à la politique pro-indigènes d'Evo Morales. On y retrouve les mêmes caractéristiques qu'au Brésil et en Argentine : des propriétés de dizaines de milliers d'hectares, aux employés sous payés, très mécanisées mais pas forcément intensives, pratiquant la monoculture, avec des cultures en grosse partie destinées à l'exportation - blé, soja, etc. Pour ces gens là, il ne s'agit pas de nourriture, mais de business. Je me demande toujours comment, dans ce pays mais aussi plus généralement dans le continent, co-existent sur le même marché deux systèmes agricoles aux coûts par travailleur aussi différents. La réponse est multiple. D'une part les petits paysans ne sont pas placés sur les mêmes productions, et ne subissent donc pas directement la concurrence, même si il peut y avoir une substitution alimentaire de la part des consommateurs (patate de l'altiplano contre blé de l'orient, pour caricaturiser). Ensuite, ils pratiquent une agriculture principalement vivrière : ils mangent ce qu'ils produisent et ils produisent pour manger, ce qui les isole des circuits commerciaux. Mais l'autosubsistance absolue n'existe plus aujourd'hui, ne serait-ce que pour le besoin de renouveller l'outillage. Et les revenus tirés de la partie commerciale ne semblent pas leur permettre de se développer, ce qui contraint souvent à cumuler avec un deuxième travail, en ville ou comme travailleur agricole comme c'est le cas de Willy.

J'accompagne Willy pour remettre les vaches à pâturer (elles sont gardées dans l'enclos la nuit), chacune est attachée à son propre piquet. Comme la plupart des paysans de la zone, il n'a que dix hectares, à partager entrer les champs et les jachères à pâturer ! Enfin, que, c'est plus que beaucoup de paysans du monde, mais il faut aussi compter sur le fait qu'ici le climat est difficile. Luis Alberto me demande de tout prendre en photo, je m'exécute avec joie, généralement je n'ose pas prendre des photos des gens même si j'en meure d'envie. La famille, les animaux, le grand-père, le petit frère, le voisin, etc... Bon, je leur renverrai les photos imprimée d'une façon ou d'une autre de La Paz.

Je repars de chez eux après le repas du matin. Je me sens en pleine forme, j'en profite pour bien avancer. A l'entrée d'un village, un bus n'arrive pas à passer par dessus un ruisseau, il y a trop de pierres et de pente pour en sortir, le conducteur fait descendre les passagers et donne une pioche à l'un deux pour qu'il améliore un peu le chemin, tout le monde retient son souffle pendant que le bus passe à vide, puis les passagers remontent dedans ! C'est parfois du grand n'importe quoi, ce pays !

En réalité, il n'y a rien de très spécial à raconter ce jour là, c'est juste beau, les lamas, la cordillère eneigée dans le fond de l'altiplano, je me fais plaisir sur quelques passages un peu plus VTT, prends quelques bonnes photos, parle un peu avec des paysans... J'arrive à la fin du jour à Viacha, où reprend la route asphaltée, je fais de nuit les trentes derniers kilomètres qui me séparent de La Paz. Le traffic d'El Alto, la grosse banlieue de La Paz située sur l'altiplano, est complètement cinglé. La Paz est au fond d'un canyon 500m en contrebas, on y arrive en serpentant par les 12km de l'unique autoroute du pays. J'y retrouverai Marion, FrançoiX et Aurélien, trois compagnons de l'agro, mais c'est une autre histoire...

l'Altiplano : haut et plat...

lundi 20 avril 2009

Potosí, 4000m et de l'argent

Grrr, ce billet devait aller avec des photos, mais impossible de trouver une connexion potable pour les uploader... Dès que possible, je les insère.
Rajout : inséré !


Après trente heures de bus en compagnie de Javier, prédicateur évangéliste bolivien (ne riez pas), je suis arrivé à l'aube à la Quiaca (ville de frontière moche et triste comme beaucoup de villes de frontière). J'ai dû attendre 7h du matin pour que la frontière ouvre et que je passe en Bolivie.

Les choses, d'un coup, sont différentes : le pays pauvre et indigène que j'ai si souvent vu en photo est là, sous mes yeux. Vous savez, les grands-mères au visage indien creusé de rides en costume traditionnel et tout ça (je ne prends pas en photo, je trouve ça un peu malpoli). J'ai repris un bus pour Potosí, encore 10h, assis à l'étroit, le car qui saute à chaque trou de la route en terre, les passagers qui parlent en Quechua, le chauffeur qui descend pour faire on ne sait quoi et les passagers qui lui gueulent de reprendre le volant... Certes, c'est pittoresque, mais après deux nuits et deux jours de suite dans des autocars j'étais content d'arriver à Potosi, d'où je reprendrai mon périple à pédales. A l'arrivée, j'ai remonté les roues du vélo, attaché les sacoches, et à cause d'un problème avec la chaîne j'ai dû pousser mon attelage jusqu'au centre de la ville, en hauteur par rapport au terminal de bus. Encore une fois, c'est impressionnant l'énergie qu'on trouve quand on en a besoin, parce que je n'ai commencé à ressentir les effets de l'altitude et de la fatigue qu'une fois dans une chambre dans une auberge de jeunesse.

Potosí est à 4000 mètres, je pensais avoir de la chance et ne pas trop souffrir de l'altitude, raté. J'ai eu droit à un mal de crâne et de m'essouffler au moindre effort. Et en plus, il fait extrêmement froid la nuit et le matin. Je vous rappelle que les stations de ski en France sont aux environs de 1800 mètres... Mon plan initial était de prendre un bus de Santiago et repartir du nord du Chili pour passer la frontière avec la Bolivie à vélo, en montant sur l'altiplano, avec un passage à plus de 5000 mètres, traverser le salar d'Uyuní, la plus grande étendue de sel au monde, et arriver à Uyuní. Ca m'aurait vraiment plu de le faire. Mais parfois il faut être raisonnable, et traverser un désert avec toutes les pires difficultés que l'on peut imaginer (routes en terre, froid, chaleur, manque d'eau, pente, altitude, trafiquants, mines laissées de la dernière guerre) aurait été une expérience passionnante, mais peut être un peu dangereuse tout seul. Je regrette quand même. Enfin, me voilà à Potosí.

Potosí, peut-être que cela ne vous dit rien, mais ce fut longtemps la ville la plus riche au monde. Elle est située au pied du Cerro Rico, un immense cône rouge haut d'un millier de mètres, qui fut le gisement d'argent le plus grand de l'histoire de l'humanité. Les conquistadors espagnols cherchaient Eldorado, la mythique ville de l'or, au final ce fut Potosí, la ville de l'argent, qui fit leur fortune. C'est probablement à cause de cette ville que le français et l'espagnol utilisent le mot "argent" pour parler de la monnaie. Des quantités incroyables d'argent ont été extraites du Cerro Rico du XVIème siècle jusque aujourd'hui : au XIXème siècle, malgré les siècles d'exploitation, le Cerro Rico fournissait encore la moitié de l'argent du monde.... A l'époque coloniale, la montagne était la propriété de la couronne d'Espagne et l'argent extrait était envoyé directement dans des navires en Espagne. Un vrai pillage des ressources naturelles de l'ex-empire inca. On dit que tellement d'argent a été extrait des mines de Potosí qu'on aurait pu en faire un pont entre les deux côtés de l'atlantique... L'Espagne n'a pas beaucoup plus bénéficié de ce flux d'argent que la Bolivie. A l'époque, le pays était extrêmement endetté et le gros de l'argent allait vers les banquiers français, anglais et hollandais. L'argent qui restait en Espagne était dépensé par les nobles sans trop de préoccupations d'investissement. Jusqu'au XXème siècle, l'Espagne est resté un pays relativement pauvre et arriéré, fait de grands latifundios mal exploités. Par contre, cet argent a peut-être été le moteur économique qui a permis au nord de l'Europe d'effectuer sa révolution marchande et industrielle. Pendant ce temps, la Bolivie devenait le pays le plus miséreux du continent... On dirait que pour beaucoup de pays, le fait d'avoir des ressources naturelles est une malchance qui les plonge dans la misère.

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Potosí fut donc le centre d'une folie de l'argent, où des nobles espagnols amassèrent d'énormes fortunes, se faisant construire des palais, des églises, dépensant sans compter pour importer les objets les plus luxueux d'Europe. A côté de cela, des centaines de milliers d'indiens perdaient leurs vies dans les mines, à extraire l'argent comme esclaves. On allait les chercher de force dans les campagnes environnantes, et peu survivaient aux conditions de travail (ils devaient rester quatre semaines d'affilée à travailler sans sortir de la mine). De nos jours, on peut encore imaginer un peu ce que fut la splendeur passée de Potosí en se promenant dans ses rues bordées de grandes maisons de l'époque coloniale, aujourd'hui décrépies, en admirant les façades des nombreuses églises... Et, malgré tout l'argent qui en a été retiré, les mines sont encore aujourd'hui exploitées, c'est encore la principale source d'emploi de la ville.

J'en ai visité une. C'est un autre monde duquel on ressort avec un sentiment de malaise et d'injustice, on a du mal à croire que ces conditions de travail existent encore au XXIème siècle. Vous imaginez une mine avec une entrée un peu proprette, peut-être un ascenseur... Non, c'est un boyau ou l'on doit souvent avancer courbé en deux pour ne pas se cogner la tête, avec des zones inondées où on a de l'eau jusqu'au mollet et une chaleur qui augmente au fur et à mesure que l'on avance dans la montagne, les couloirs sont parcourus de vieux rails rouillés où les mineurs poussent les trolleys remplis de mineraux. Ils mastiquent à longueur de journée des feuilles de coca et boivent de l'alcool à 90º pour que le travail soit plus facile. Certains restent 24h d'affilée dans la mine. Ils doivent eux même s'acheter leur matériel, dynamite y compris... Ils font tous dix ans de plus que ce qu'ils annoncent. Les salaires sont une blague, dépendant de l'expérience du mineur, ça va de 5€ la semaine pour un enfant à 30€ pour un vétéran. Bienvenu dans le tiers-monde. J'avoue que je me sentais un peu mal d'être là en tant que touriste, je me sentais voyeuriste, avec mon appareil photo. Enfin, du coup, voilà les photos :

Un démon que les mineurs vénèrent pour qu'il les protège, en lui offrant des cigarettes, des feuilles de coca et de l'alcool :

La sortie de la mine :

La sortie de la mine

Pendant que vous lirez ce billet, je serai sûrement sur mon vélo en direction de Sucre, à mon avis je le ferai en deux jours, c'est 160km mais avec beaucoup de descente, puisque Sucre est à 2800 mètres.

Rajout : en fait j'envoie ça à partir de Sucre...

vendredi 12 décembre 2008

Dans un assentamento de Sans-Terres au Brésil

Je ne pouvais pas quitter le Brésil sans rencontrer le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres, le MST. Ce mouvement social, appartenant à Via Campesina, milite depuis presque 25 ans en faveur d’une réforme agraire étendue. En attendant, ils se saisissent eux même des terres : ils organisent des “acampamentos”, où ils squattent des latifundios, et cet acampamento se transforme éventuellement en “assentamento”, c’est à dire une installation durable d’ex-travailleurs ruraux sans terres, quand l’acampamento est légalisé. La constitution brésilienne indique en effet que la terre est sensée accomplir une “fonction sociale”. Un organisme officiel chargé de la réforme agraire, l’INCRA, peut donc invoquer la loi et redistribuer la terre aux Sans-Terres dans certains cas, par exemple si la terre n’est pas utilisée, si l’exploitation viole le code du travail… Ainsi, plus de 500 000 familles ont ainsi bénéficié de la réforme agraire au Brésil, ce qui reste néanmoins très marginal.

Je me suis donc rendu dans un des plus vieux assentamentos, près de Itapeva, où sont installées plus de 500 familles réparties en 6 “agrovillas” depuis plus de vingt ans. Oui, c’est gros… Et le MST est omniprésent. Car le MST n’est pas qu’une sorte de syndicat, il revendique être un “mouvement social complet et de masse”. En plus de gauche, mais alors, vraiment. Même Besancenot n’oserait plus utiliser leur vocabulaire marxiste, les portraits du Che sont partout… Il faut voir leur drapeau : Drapeau MST

Le mouvement est-il “socialiste”, dans le sens ou Cuba est socialiste? Réponse du responsable relations internationales : “communisme, socialiste… tout ça, ce sont des mots, des idéologies, on n’a pas d’opinions fixées la dessus. Tout ce qu’on sait, c’est que le système actuel ne nous convient pas !” Le champs de revendication du MST va donc beaucoup plus loin que la simple réforme agraire, et le mouvement prend politiquement position sur des questions de culture, de santé, de diversité ethnique…

Dans l’assentamento, le MST s’occupe de la coopérative locale (achat, vente), et possède une direction régionale. Ils ont même une radio : “radio paysanne 93.7 FM, le son de la réforme agraire !” Le MST, en bon mouvement révolutionnaire, refuse d’avoir des dirigeants, et fonctionne avec un système piramidal de représentants, à chaque fois un binôme homme/femme.

Alors, ça marche ? Plutôt pas mal dans ce vieil assentamento. Les agriculteurs ont accès à des moyens de production relativement performants, et gagnent donc suffisamment bien leur vie pour ne pas être tentés à nouveau par l’exode rural. Evidemment, il est difficile pour eux d’être compétitifs face à l’agrobusiness sur ses productions de prédilection, comme le soja. Celui-ci est d’ailleurs cultivé, mais d’avantage pour des questions de rotations des cultures. Ils sont d’avantage portés sur l’haricot, le lait… La vie est parfois compliquée pour un assentado, le travail dur et le revenu bas. Mais si l’on demande à n’importe lequel, il répondra “qu’il préfère dix fois cela à la vie [qu’il avait] avant”. En effet, la plupart des gens installés à Itapeva sont des travailleurs qui avaient déjà migré dans les favelas avant d’être récupérés par le le MST. Pour eux, avoir une maison en dur, la sécurité alimentaire, du travail, et même une voiture est un miracle…

Ce n’est pas vraiment l’image de la réforme agraire relayée dans les médias brésiliens. Le MST y est présenté comme un mouvement criminel et inefficace. Clairement, il y a des assentamentos où cela se passe beaucoup moins bien, où les assentados vivent dans la misère et où l’expérience vire court au bout de peu de temps. L’INCRA (l’organisme officiel chargé de la réforme agraire) installe parfois des personnes sur des terres difficiles, loin des routes, sans assistance technique… Cela se passe donc forcément mal, et par exemple, en Amazonie, les assentados ont un rôle non négligeable dans la déforestation. Mais le MST critique cela et ne soutient pas ces assentamentos. De la même façon, il a souvent été raconté que beaucoup d’assentados reçoivent un lot de terre de la réforme agraire, puis le revendent pour repartir en ville, en se faisant de l’argent sur le dos des latifundistes dépossédés… Réponse du MST : “c’est purement ignorer la loi : les terres de la réforme agraire appartiennent au gouvernement, les assentados ne reçoivent qu’une concession !”

Une école spécialisée en agro-écologie (entendre : agriculture biologique) a été crée par le MST dans l’assentamento d’Itapeva. En deux ans, les élèves y cumulent l’enseignement du lycée plus un enseignement technique. Luiz, le coordinateur de l’école (il n’y a pas de directeur !) m’explique : “depuis quelques années, le MST réflechit sur ses méthodes de production. Les “assentados” utilisent des méthodes de l’agriculture conventionnelle, ce qui est en contradiction avec l’idéologie du mouvement, sur des aspects d’écologie et de souveraineté alimentaire. Nous voulons donc mettre en place une stratégie de transition vers une autre agriculture, au sein de laquelle cette école prend place”.

A ce moment là, je commence franchement à être méfiant. Ils sont pleins de bons principes, les Sans-Terres. Ceux que j’ai rencontré sont des gens biens, ouverts, acceuillants. Les élèves de l’école sont particulièrement intelligents et cultivés, surtout si l’on considère leur origine sociale. Mais tout de même… Est-ce bien qu’un mouvement orienté politiquement contrôle autant d’aspects de la vie des “assentados” ? N’y a t-il pas un risque d’idéologisation, amenant à une perte de sens critique ? Les élèves ne sont-ils pas endoctrinés dans cette école ? L’impression que je garderai du mouvement sera donc contradictoire : ils jouent pour moi un rôle extrêmement positif dans le paysage social brésilien et je concorde avec leurs lignes politiques; en revanche je ne leur laisserai pas le pouvoir les yeux fermés…


Mais où sont les photos ? La clé USB où j’avais gardé toutes mes photos, celles du MST incluses, a grillé. Non, je ne suis pas dégoûté.

lundi 8 décembre 2008

Agriculture familiale

Quand un des chevelus de la Maraca m’a dit qu’il allait chercher un panier d’aliments directement dans un assentamento d’agriculture familiale, je me suis dit qu’il fallait absolument que je voie ça. Pas de problèmes m’a-t-il dit, nous y allons demain en voiture à 6h. Petit moment de flottement, et ma conscience de cycliste a choisi : je suis vaillamment parti sur mon vélo à 5h du mat’ pour les retrouver sur place. Et puis un lever de soleil, sur la route ça réconcilie avec la vie (on n’était pas particulièrement fâchés non plus): lever_soleil.JPG

Une association d’agriculteurs bio (on dit “organique” ici), qui fournit des paniers d’aliments directement à des consommateurs engagés… Ouèp, c’est bien une version locale de nos AMAPs à nous. Photos du producteur au consommateur :
producteur.JPG consommateur.JPG

L’association s’est crée il y a 20 ans, en obtenant le droit d’exploiter des terrains publics. Ils ont choisi de travailler de façon collaborative, sans se partager la terre entre eux, en se répartissant les bénéfices. A l’époque, il y avait plusieurs dizaines de familles. Mais c’est un travail dur, peu rémunérant, et la plupart sont partis pour aller travailler dans la ville proche. Ne restent aujourd’hui que six familles.

champs_bio.JPGIls produisent donc, de manière entièrement bio, légumes, bananes, mandioca, fraises… Au niveau technique, ils sont forts, il faut dire qu’ils ont été assistés par des étudiants en agronomie. Là où ça se corse, c’est au niveau des revenus : 2000 Reais[1] par mois pour les 6 familles. Beaucoup moins que le salaire minimum brésilien, qui est déjà bien bas. Evidemment, ils ont la possibilité d’autoconsommer ce qu’ils produisent, ce qui réduit d’autant leurs frais d’alimentation, et ils ne payent pas de loyer.

Qu’est ce qui limite leur développement ? Ce n’est ni la terre (ils ont des terrains aujourd’hui improductifs), ni la volonté. Ce sont tout bêtement des blocages économiques.

D’abord, ils ont du mal à commercialiser leur production : ils ont difficilement accès aux circuits traditionnels tout comme aux circuits bio. Ils doivent donc jeter chaque année une partie de leur production. Par exemple, voyez ces congélateurs remplis de fraises bio à 6 Reais le kilo (2E) en attente d’un hypothétique acheteur : congelo.JPG

Le deuxième, et peut-être le plus gros problème, est l’impossibilité de faire financer leurs projets. En tant qu’association de petits producteurs, ils ne peuvent pas accéder aux lignes de crédits, les banques répondent absentes…. Il y a certes des organes officiels de financement, mais les barrières bureaucratiques sont trop difficiles à passer. Par exemple , voici ici un projet formulé conjointement avec des ingénieurs agronomes qui ne verra probablement jamais le jour : projet.JPG

En outre, ces deux questions sont liées. Ce qui les aiderait le plus, d’après eux, serait de pouvoir s’acheter un camion pour accéder aux grands marchés professionnels. Mais ils ne perdent pas espoir, et plusieurs signes montrent qu’ils pourraient remonter la pente. Tout d’abord, ils ont réussi à implanter un magasin dans un centre-ville proche, ils commencent à se faire connaitre et leur chiffres de ventes ne font qu’augmenter. Ensuite, ils viennent de créer une coopérative avec d’autres producteurs bio de la zone, et espèrent que cela les aidera à accéder à la fois à des lignes de crédit comme à des circuits de vente.

L’exemple de cette association montre les deux principales difficultés des petits producteurs, au Brésil ou autre part : l’accès au crédit et à la commercialisation. La solution est peut-être le micro-crédit, comme l’avance le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. En attendant, l’état brésilien continue préférentiellement d’ouvrir des lignes de crédit pour les grands producteurs exportateurs.

Une photo de João, agriculteur de l’association, et de son arrière petit fils, pour conclure ce billet : Joao.JPG

Notes

[1] soit 650 euros

mardi 2 décembre 2008

Latifundisme : exemple et réflexions comparatives

Lors de mes premiers coups de pédales sur le continent, j’ai voulu voir de mes yeux à quoi ressemblait un latifundio. Vous le savez sûrement, en Amérique Latine, la terre est majoritairement concentrée en énormes domaines aux mains de peu, les latifundios.

J’ai donc usé de la technique agro éprouvée du débarquement au hasard et à l’arrache, en baragouinant un portugnol de contrebande. Comme dit Martin, dans un mail forwardé par erreur : ‘le Vincent c’est un pied dans la connerie, un pied dans l’aventure, mais ça marche !”. C’est pas faux.

Hamilton.JPG Donc j’ai entre autres été accueilli dans une petite fazenda dans l’état de São Paulo par le gérant, Hamilton. Quand je dis petite, c’est 600ha, trois fois rien ici où certaines fazendas comptent plusieurs dizaines de milliers d’hectares[1]. A titre de comparaison, la taille moyenne des exploitations françaises est de 70ha, après 50 ans d’exode rural…

La fazenda ou travaille Hamilton produit du lait et de la viande. Pour cela elle a deux troupeaux: un d’une centaine de vaches à lait type Prim’Holstein (les classiques vaches noir et blanches) et un autre de 350 vaches plus rustiques, croisées avec des zébus indiens (!!). Y travaillent à temps plein vingt travailleurs agricoles, payés 550 Reais [2] par mois. Hamilton lui-même, pour son activité de “chef d’entreprise” qui se lève tous les jours à 5h du matin pour surveiller la traite gagne 1250 Reais par mois, soit trois salaires minimums.

fourrage.JPGTout est effectué à la main, sauf la traite qui est partiellement mécanisée, la main d’oeuvre coûtant moins cher que les machines. Du reste, c’est intelligemment mené : le premier troupeau crée beaucoup de valeur ajoutée mais est intensif en travail, tandis que le deuxième permet de valoriser au maximum les pâturages sans presque nécessiter de soins.

Et le propriétaire ? Il vit à São Paulo, il est ingénieur informatique. Il vient parfois les fins de semaine pour s’assurer que tout va bien et effectuer quelques taches administratives. Cependant, cette fazenda lui rapporte des fins de mois confortables : au bas mot 2000 Reais par mois selon mes calculs[3] (donc d’avantage que le salaire de son gérant…), sans doute beaucoup plus. Une belle rente.

En fait, c’est particulièment choquant pour mon regard européen de voir ainsi quelqu’un profiter ainsi du travail des autres pour une bête question de propriété de la terre. Je suis habitué à voir que les bénefices de la terre vont grosso-modo à ceux qui la travaillent [4] Mes amis trostkistes vous diront que ce phénomène est valable chez nous dans tous les autres secteurs de l’économie, que ça s’appelle le capitalisme, basé sur la propriété privée des moyens de production (ici la terre), et que oui c’est injuste et qu’il faut faire la révolution. Euh…..

Évidemment, ce n’est sans doute pas le pire exemple, il existe au Brésil des latifundios et des exploitations forestières de plusieurs dizaines milliers d’hectares, au capital placé en bourse, et aux méthodes de gestion humaine et environnementales plus que douteuses. Contrairement à ce qu’on a en Europe, l’élite s’appuie encore en partie sur la possession de la terre, selon une répartition héritée de la colonisation. “L’ascenseur social” semble fonctionner beaucoup moins que chez nous, est-ce une des causes ? Or ce système est plutôt bien accepté.

La pensée ambiante est que ce système latifundiaire est stable, que l’appât du gain le rend efficace, que les grandes tailles d’exploitation permettent une gestion centralisée et l’accès au capital, qu’il génère d’énormes excédents d’exportation… A l’inverse, faire une réforme agraire et imaginer un autre système concentrerait tous les défauts : un système où chaque agriculteur possèderait sa terre est une utopie, il serait inefficace pour tout un tas de raison (d’un argument de taille critique pour la gestion et l’accès au capital à celui que les paysans seraient ignares et incapables de s’organiser). Il faudrait aussi déposséder les actuels propriétaires, ce qui serait une profonde injustice… Le modèle de l’agriculture familiale est donc tourné en dérision, considéré comme une douce utopie d’un autre âge, peu adaptée aux réalités de notre XXIème siècle. Pourtant, en Europe, c’est le modèle prédominant : une famille gère chaque exploitation agricole, y travaille et empoche les bénéfices. Celà n’empêche pas nos agriculteurs de s’organiser en coopératives, d’être particulièrement efficaces et de générer d’énormes excédents qui iront pourrir les cours mondiaux.

A l’inverse, qu’est-ce qui justifie l’existence de latifundios et de ce phénomène de rente ? On justifie normalement la rente du capital par le fait que le propriétaire ait accepté d’immobiliser de l’argent pour un investissement tout en prenant un risque. Ça se discute quand on parle d’industrie ou de secteur tertiaire, puisque les biens investis ont une durée de vie limitée. Par contre, le risque sur la propriété de la terre… Il faut vraiment le vouloir pour rendre une terre improductive et irrécupérable. Si l’on veut parler d’avantages techniques et économiques, on peut arguer qu’en agriculture, les économies d’échelles sont faibles, et négatives à partir d’une certaine taille à cause des coûts de déplacements. Cela fait que les petites exploitations sont plus rentables. De plus, le travailleur est d’avantage motivé quand il prend part directement aux bénéfices, et comme il a une connaissance plus fine de l’exploitation celle-ci est mieux gérée… Dans le cas précis de l’agriculture, on peut donc dire que le gâteau est plus gros quand il est bien réparti (pour reprendre une métaphore assez connue). Le Brésil, pour des raisons de justice sociale comme de pragmatisme économique, aurait donc tout intérêt à faire une réforme agraire en profondeur.

Notes

[1] Un hectare : vous dessinez mentalement un carré de 100 mètres sur 100 mètres, le fiston en CE2 vous indique que ça fait 10 000 m². Pour les sportifs, comptez deux terrains de football

[2] taux de change : 1 Real = 0,33€, 550 Reais équivalent donc à 180€

[3] une fois retiré tous les frais, dont les amortissements sur capital, ça va de soit

[4] Petit topo sur la question foncière agricole en France pour mes lecteurs peu au courant des affaires agricoles. Généralement, par chez nous, il y a deux modalités en ce qui concerne la propriété des terres agricoles : le mode de faire-valoir direct (l’agriculteur possède les terres qu’il cultive) et le fermage. Le fermage est un bête contrat de location des terres, mais reconductible à volonté par le locataire (le fermier) et à un prix très raisonné, avec un maximum fixé par arrêté préfectoral. En revanche, l’agriculteur est le plus souvent propriétaire de son exploitation : structure juridique, capital (à l’exception donc des terres en fermage), bâtiments, matériel agricole.Le statut du fermage permet donc de contourner habilement le problème de la propriété des terres, et on peut dire qu’en France, à l’exception de la rente modérée du fermage, l’équation travailleur agricole = propriétaire de l’exploitation = celui qui empoche les bénéfices est vraie.

mardi 25 novembre 2008

Agriculture et bicyclette

Bicyclette_sur_semis_flottant

Vous ne voyez pas le lien entre agriculture et bicyclette ? Pourtant c'est évident. Allez, je vais vous expliquer, et en profiter pour vous parler plus longuement d'agriculture.

Première observation. Prenons un jeune voyageur classique, un backpackeur. Il arrive dans une ville. Il visite la ville. Et là, il change de ville, le plus souvent en bus. Vous remarquez que le jeune homme a raté le gros du pays - les campagnes. Alors que le voyageur à vélo, lui, il a le temps de les observer, ces campagnes, il hume leur air (mmh l'odeur de lisier !), il en a une vision panoramique, il s'arrête là où le bus ne s'arrête pas, il parle avec les gens qui y habitent (au moins pour demander son itinéraire parce que sa carte est merdique).

Ensuite. Le voyageur à vélo prend beaucoup plus conscience de ses besoins naturels, ceux qui font que l'être humain n'est qu'une espèce animale parmi d'autres, et ça le fait réfléchir. Rappelons-les au cas où :

  • boire
  • manger
  • dormir
  • se défendre contre de sournoises attaques de maladies, de brigands et d'animaux en toutes sortes ( ou s'en prévenir si on est futfut' )
  • (blogger)

On n'a pas vraiment besoin d'autre chose. Peut-être d'un peu d'amour en plus de l'eau fraiche. Cette belle théorie devient une réalité quotidienne quand les journées se réduisent à
1)la joie du pédalage et des réflexions sur le guidon
2) le comblement de ces besoins. Et ne pas les combler correctement peut vite devenir un problème majeur. Lors de mon premier voyage à vélo, j'ai pris conscience de ce que signifie vraiment l'eau : un jour, j'ai mal prévu mon stock de flotte. J'ai pris cher. Depuis, je suis un peu parano à ce sujet, et je ne suis vraiment tranquille qu'avec de l'eau à disposition - vous croyez qu'il y a quoi dans la sacoche que j'emporte toujours à Paris ? Et c'est ce comportement là qui est normal, au fond.

Venons donc à la question de l'alimentation, de la faim et de l'agriculture. Il est incroyable de voir comment l'agriculture, l'activité qui est à la base de la société, la seule vraiment indispensable, est considérée comme complètement annexe dans la notre. Voire passablement ringarde. Tout est fait pour oublier cette place primordiale de l'agriculture et de l'alimentation. Il y aura toujours des corn-flakes au supermarché, et ces corn-flakes doivent bien venir d'une usine, non ? Le gros des gens n'ont aucune idée d'où sort leur nourriture, quand ils daignent se poser la question.

Alors voilà mon gros. T'es un être vivant. Tu as besoin de t'alimenter pour survivre. Tous tes aliments sont issus, in fine, d'une plante, un autre ềtre vivant, qui a bien voulu pousser parce qu'elle a eu de l'eau, du soleil et des éléments minéraux à disposition. Ce faisant, elle a transformé de l'énergie solaire en énergie organique via un processus moléculaire complexe appelé photosynthèse. Oui, tout ça dans ton bout de chips. Bon. Favoriser ce processus et en récolter les fruits, ça exige du travail, ça s'appelle l'agriculture. Si tu n'es pas agriculteur toi même, tu as besoin qu'il y a des agriculteurs qui effectuent ce travail pour toi. OK !?

Selon ce raisonnement, les agriculteurs devraient être les rois du pétrole dans une société libre. Ce n'est pas vraiment le cas. Parlons bassement argent, puisque c'est la façon que nous avons pour échanger des biens et services entre nous. Il est relativement normal qu'un agriculteur français équipé d'outils modernes gagne dans les 1000€ par mois, avec 50h de travail par semaine; et encore il y a des filières où c'est pire. Au Brésil, un travailleur rural travaillant dans une exploitation disposant de moyens modernes va plutôt gagner dans les 160€, à pouvoir d'achat égal ça ferait dans les 500€. Toujours au Brésil, le paysan qui ne possède qu'un petit lopin de terre et n'a pas accès à ces mêmes moyens de production ne va rien gagner du tout, dans un monde où l'autarcie alimentaire est une douce utopie. Il aura donc faim, et il s'exilera alors avec sa famille dans les favelas, où il aura un peu moins faim (sauf pendant les périodes de hausses de prix).

Une théorie historique dit en substance : "dis moi quelle est ton agriculture, je te dirai qui tu es". En effet, dans une civilisation donnée, la capacité des agriculteurs à dégager des excédents agricoles pour nourrir la population non rurale (nobles, artisans, geeks, présidents de la république) détermine la proportion de celle-ci. Nous on fait particulièrement fort : un agriculteur français nourrit 60 personnes. Nous avons fait en réalité un choix : celui d'avoir une population essentiellement urbaine et des prix des denrées agricoles bas, représentant peu dans notre pouvoir d'achat occidental (c'est beaucoup plus rigolo de claquer la moitié de sa thune dans des prix immobiliers spéculatifs). Ainsi, pendant les 50 dernières années, la hausse de la productivité du travail agricole s'est accompagnée d'une baisse des prix et de l'exode rural. On arrive donc à une situation où un agriculteur, pour disposer d'un salaire décent, doit produire des quantités incroyables de nourriture, être intégré dans une chaine industrielle d'approvisionnement/vente, le tout sans trop pouvoir se soucier d'environnement, de qualité, de bien-être animal, etc.

Ça c'est dans nos pays "développés", et à la limite, pourquoi pas, enfin ça se discute. Le gros problème c'est qu'il y a plus de 800 millions de personnes dans le monde qui sont sous-alimentés, en d'autres mots qui ont faim quotidiennement. Ce que l'on sait beaucoup moins, c'est que 700 millions d'entre eux sont des agriculteurs de pays du sud. C'est terrifiant, non ? Ceux dont c'est le métier de produire des aliments sont les premiers touchés par la sous-alimentation... L'explication : ils subissent la concurrence directe des agricultures plus performantes, qu'elles soient du nord ou de leur propre pays. Ils n'ont pas accès au crédit qui leur permettrait de se moderniser et augmenter leur productivité, et ils ont parfois aussi des problèmes d'accès aux terres. L'autosuffisance complète est illusoire, ne serait-ce que pour se fournir de l'outillage, et les prix de vente ne leurs permettent pas à la fois de se nourrir et reproduire leur production (1). Conclusion : ils vont tenter leur chance dans les mégalopoles, où ils subiront le chômage. C'est pas trop grave, parce qu'avec un peu de chance on inventera un nouveau bidule inutile, que l'on fera produire et consommer, ce qui créera de la croissance et de l'emploi pour ces messieurs. Il est pas beau mon monde d'aujourd'hui ?

A priori, aucun lecteur de ce blog, ni moi, ne peut vraiment s'imaginer ce que ça doit être d'avoir peur constamment de mourir de faim. En tout cas, le seul fait que nous serons incapables de fournir de l'eau potable et de nourrir convenablement tout le monde montre que le modèle économique et sociétal actuel est erroné. Surtout que la production agricole mondiale est aujourd'hui suffisante pour nourrir tout le monde. Prenons le Brésil : pour des questions de balance commerciale de mes deux, ce pays est obligé d'être un agro-exportateur majeur, tandis que 13 millions de brésiliens sont sous-alimentés...

L'avenir s'annonce encore plus compliqué. Le défi va être d'au moins doubler la production agricole mondiale, si l'on veut nourrir correctement à l'horizon 2050 les 9 milliards d'habitants que nous serons, et trouver un moyen d'organiser les échanges agricoles entre zones excédentaires et déficitaires. Mais attention, la solution ne sera pas d'adapter mondialement le modèle technico-économique de nos pays, pour les questions sociales et économiques dont viens de parler comme pour des questions environnementales.

Le lecteur avisé aura remarqué : le social, l'économique, l'environnement, mais mais mais, c'est les piliers du développement durable ! Je déteste la mode autour de cette expression, récupérée à tort et à travers aujourd'hui, mais il faut avouer que le concept de base est intelligent et s'applique particulièrement bien à l'agriculture. Pour l'aspect de durabilité, d'abord : l'idée d'une ressource qui doit être perpétuellement renouvelée y est une réalité concrète. Comment s'y prendre pour renouveler chaque année la fertilité des sols ? Ensuite, pour l'enchevêtrement des aspects sociaux, économiques, techniques et environnementaux. Imaginer une solution technique qui ne prenne pas en compte tous ces aspects est voué à l'échec... Ainsi, les OGMs sont pour moi une piste dangereuse. Mais on en reparlera, promis. Je parlerai aussi un peu du concept d'intensification écologique, une des pistes privilégiées de développement, même si ça risque d'être technique.

Vincent


(1) C'est trop intelligent et bien dit pour venir de moi, ces deux derniers paragraphes ? Bien vu. Pompé de mes cours de sécurité alimentaire mondiale et du livre "histoire des agricultures du monde" de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart. Une saine lecture.

A lire aussi : "les clefs des champs", de Thierry Doré, un ouvrage de vulgarisation sur les enjeux actuels de l'agriculture, en présentant les différents points de vue sans prendre parti.

Deux très bons documentaires sortis en 2006, traitant tous les deux de la production agricole et agro-industrielle : "we feed the world" et "notre pain quotidien". Le premier démonte le système productif actuel et l'emprise des grands groupes agro-industriels; c'est à voir, bien réalisé (pas chiant quoi), instructif et intelligent comme tout. L'interview du PDG de Nestlé World à la fin est flippante (ce mec déclare sans rigoler que proclamer que tout être humain doit avoir le droit d'accès à l'eau potable est une mauvaise idée). Le deuxième, c'est une suite de plans non commentés qui vous montrent comment vos aliments sont produits. C'est glaçant. On dirait de la science-fiction, et en fait, bah non, c'est le monde actuel.

Si ce n'était pas illégal, vous pourriez télécharger ces films avec les torrents suivants :